Présentation du livre d’Henri Lecourtois : « La guerre de 1870 et la Commune
dans la banlieue ouest »

 

NB : double numérotation des pages dans ce qui suit : le premier numéro se réfère au texte manuscrit, le second au document PDF.

Le 27 mai 1971 Henri Lecourtois appose sa signature à la dernière page d’un manuscrit qui en comporte environ 200 , se terminant par ces lignes :

« Et ce fut la Semaine sanglante. Et le ciel devint rouge au-dessus de Paris. Et la Seine devint rouge, qui traverse Paris.

La Commune commençait à couler comme l’un des plus grands fleuves de l’Histoire ».

Et l’auteur pose donc là sa plume, comme un combattant déposant son arme, cent ans, jour pour jour, après la fin de ces terribles événements. Cette exacte coïncidence temporelle n’est bien sûr pas le fait du hasard. Caler ainsi la période de rédaction de son livre avec les mois concernés par la guerre de 1870 et la Commune est le signe que Lecourtois a voulu, à travers l’écriture, quasiment revivre ces épisodes dont il consigne jour après jour méticuleusement les faits.

Les revivre, mais pour mieux les comprendre, car l’empathie pour les victimes de la guerre de 1870 et pour les communards, à qui il dédie son livre (« Aux Combattants de 1870 assassinés par l’ordre établi, Aux combattants de la Commune assassinés par l’ordre rétabli »), cette empathie va de pair avec l’analyse, la lucidité. Comme il le montre par exemple en déplorant cette erreur stratégique des Fédérés, le 18 mars, qui n’occupent pas le Fort du Mont-Valérien alors que l’occasion leur en était donné, Thiers ayant donné l’ordre à ses troupes de l’évacuer; ou en regrettant que le même jour, Dombrowski, celui qu’il appelle parfois dans son texte « le général de l’impossible », ne soit pas écouté lorsqu’il recommande d’attaquer Versailles sans attendre, avant qu’il ne soit trop tard, avant l’encerclement.

Mais si l’apport de Lecourtois à ce moment de l’Histoire est pour nous, gennevillois, si important, c’est que son intention déclarée est de mettre l’accent sur ce qui est habituellement délaissé dans les ouvrages qui traitent de la question. Car, nous dit-il dans son avant-propos, « Si l’épicentre de ces événements a bel et bien été Paris, il n’en demeure pas moins que la banlieue elle-aussi, et cette banlieue de l’ouest dont il sera question ici, eurent à connaître de faits plus ou moins submergés par le cours tumultueux de ces deux grands fleuves de l’Histoire ». En particulier, ce que l’auteur va tenter, c’est, nous dit-il, de « suivre jour après jour », «cette lutte à l’ouest, souvent ramenée par les historiens à un duel d’artillerie sporadique » (p. 70/85).

Or, ces faits dont la presqu’île de Gennevilliers et le Mont-Valérien ont été le théâtre, en 1870-71 loin d’être insignifiants, forment une suite d’ événements « tragiques, douloureux, considérables ». Les qualificatifs repris ici proviennent d’un autre auteur, Jean Roque de Fillol, ancien maire de Puteaux, qui commence par de telles remarques son livre paru en 1889, « Histoire de la presqu’île de Gennevilliers et du Mont-Valérien ». Précisons, que Jean Roque, républicain, fut accusé de soutenir la Commune de Paris et, pour ce motif, condamné aux travaux forcés à perpétuité, jusqu’à ce que l’amnistie, en 1879, lui permette le retour en France.

C’est ainsi que la plaine de Gennevilliers, par où transite, sous la protection du Mont-Valérien, l’une des routes venant de Versailles jusqu’à Saint-Denis, est devenue lors de ces journées un enjeu stratégique . C’est ici, nous dit Lecourtois (p. 162/205, 1er mai 1871) que l’ennemi , qui s’y est établi, « entend mettre en place, articuler, la branche gauche des tenailles qui vont broyer Paris ».

Gennevilliers ne cesse alors de subir les tirs croisés des forces en présence. Les notations abondent, de bombardements dévastateurs et meurtriers , dont on on peut, à titre d’exemple, citer certaines :

13 avril (p. 129/154) : les Versaillais occupent la Redoute de Gennevilliers

29 avril (p.156/196) : on apprend qu’une « puissante batterie a été établie au dessus du moulin de la Galette pour bombarder Gennevilliers qui est rempli de gendarmes ».

30 avril (p. 157/199): un article de presse évoque le sort du « malheureux village de Gennevilliers qui a beaucoup souffert du bombardement dirigé contre lui depuis jeudi », un obus est tombé sur la Mairie, plusieurs personnes sont blessées, dont le secrétaire, qui mourra le lendemain.

Même jour, (p. 158/200), un journal rapporte les dires de Fédérés, affirmant :  « Nous ne laisserons pas une pierre debout à Gennevilliers »

3 mai (p. 164/208) le Château du Duc de Richelieu, où les Versaillais se sont installés, est bombardé.

 –5 mai (pp. 169 -170/209-210) un incendie considérable est allumé par un projectile tombé sur les maisons du village.

15 mai (p. 179/227) un article de presse relate les obus « qui pleuvent nuit et jour », les projectiles provenant des wagons blindés « trouant les maisons, brisant les arbres, tuant les cultivateurs et les voyageurs inoffensifs ».

17 mai (p. 180/228) un rapport des Fédérés mentionne que les batteries continuent leur feu sur l’église de Gennevilliers, où 600 versaillais se seraient retranchés.

21 mai (p. 188/236) veille de la Semaine sanglante, Lecourtois écrit : « L’aile gauche des Versaillais, qui s’est massé dans la presqu’île de Gennevilliers est entrée à son tour en action. Et le front ouest, dont des débris s’accrochent encore à des tas de gravats qui furent des barricades, brûle ses dernières cartouches et livre son ultime combat au corps à corps et à l’arme blanche ».

Ceux qui ne meurent pas au combat sont « prisonniers », mais « ce mot est en réalité maintenant synonyme de mort »(p. 189/237). « Exécution de masse à Gennevilliers, notent les Goncourt dans leur Journal. Trois autres Fédérés furent aussi fusillés à la cascade du Château de Richelieu »

Ainsi, les faits scrupuleusement rapportés par Lecourtois concernant la banlieue ouest, et singulièrement Gennevilliers, forment un ensemble qui ne figure sans doute dans aucun autre ouvrage historique sur ce sujet, ce qui en fait un précieux livre.

Précieux, mais aussi attachant par ce qu’il dévoile, dans les lignes et entre elles, de la personnalité de l’auteur : le lecteur ne fait pas qu’apprendre beaucoup de choses, il rencontre aussi quelqu’un.

Comme lorsque l’emportement du ton bouscule l’énoncé rigoureux des faits :

30 septembre, p. 17/24 : « La guerre leur coûtait cher à eux (les paysans réquisitionnés). N’étaient-ils pas, par tradition, d’abord les fournisseurs principaux de cette chair à canon honteusement gaspillé sur les champs de bataille perdues par des généraux incapables tant de se battre que de vouloir se battre ? » 

 17 octobre, p. 21/30 : « Et nos généraux, eux, font les zouaves, en jouant ainsi à la petite guerre, comme le feraient de vieilles badernes ou des gamins de 10 ans ».

Ou bien quand l’auteur exprime sa compassion et aussi son admiration pour les hommes du peuple, en l’occurrence ces combattants communards  déguenillés: « Encore, note-t-il le 1er mai (p. 159/201) , n’ont-ils de militaires que des lambeaux d’uniformes, mais ces clochards de la gloire s’avèrent de remarquables soldats ». Et le ton se hausse parfois jusqu’à l’épique, pour parler de cette « poignée d’hommes » qui, malgré la supériorité de feu de l’ennemi comme en effectif, « réussissent quand même à tenir, on se demande comment. Peut-être à la manière de ces rocs, minuscules et perdus parmi l’immensité de la la mer, sur lesquels se brisent néanmoins l’assaut furieux des lames » (p. 138/163). Métaphore maritime qui n’est pas qu’un effet de style : Lecourtois sait de quoi il parle, lui qui a passé ses années de jeunesse comme matelot dans la Marine nationale !

Le courage, il l’admire aussi chez « l‘ extraordinaire » Général Dombrowski. En particulier, lorsque ce dernier choisit un poste de combat à la fois plus modeste et plus dangereux que celui qu’on lui avait proposé, Lecourtois n’hésite pas, pour traduire ce qu’il ressent du personnage, à convoquer la mythologie : « C’est là qu’il se battra de façon étonnante, rééditant pour la Commune la légende de Léonidas se sacrifiant aux Thermopyles avec une poignée de héros » (p. 162/205). Référence érudite, dans le genre de celles que les lecteurs de « Lieux-dits, rues et chemins de Gennevilliers et La Garenne » ont pu rencontrer  en parcourant les pages de cet autre ouvrage, mieux connu !

Le courage, donc, mais aussi bien celui des femmes que celui des hommes. Ainsi, lorsque plusieurs centaines d’entre-elles se réunissent le 3 avril 1871 place de la Concorde, en vue de marcher sur Versailles, l’auteur ne manque pas de rapporter les propos d’un journaliste du Times, certes empreints d’un humour très british, mais témoignant d’une réelle admiration : « Si le peuple français n’était composé que de femmes, quelle nation terrible ce serait ! » (p, 87/106). Et Lecourtois , quant à lui, fait ce commentaire (p, 107/127): « Les femmes de la Révolution … des femmes en armes…. Mais la Révolution n’est-elle donc pas un mot essentiellement féminin ? »

Et puis il y a, lors de ces journées, le courage des enfants du peuple. C’est encore cela qui semble émouvoir le plus l’auteur, qui à plusieurs reprises en fait l’évocation . Citons in extenso l’un de ces passages, pour clore (provisoirement, car ce texte aborde des questions qui demandent un traitement à part) cette présentation d’un ouvrage fort dense:

« S’ils n’avaient eu trop faim, trop tôt, souvent, ces gosses, ils ne seraient sûrement pas là. Les enfants des riches ne traînent pas sur les barricades, c’est le portefeuille du papa, ou mieux encore son coffre-fort qui leur tient lieu de barricade.

Faut-il plus s’étonner de les trouver ici que de les trouver à l’usine ? Leur petits doigts, depuis longtemps, se sont par trop crispés sur le manche d’un outil. Qu’ils se crispent aujourd’hui sur une crosse de fusil, ceci sans doute explique cela.

Ils ont mûri bien vite, les Gosses de la Commune, sous le soleil de feu de ce printemps de ce 1871, au point d’être fauchés, comme leurs pères, lors de la même moisson … » (p. 91/110)

Philippe Dautricourt